• Derek Walcott, auteur de Marie Laveau

     

     

    Né en 1930 à Sainte-Lucie, à quelques encablures de la Martinique, écrivain précoce qui fit paraître ses premiers recueils et ses premières pièces avant d'avoir vingt ans, Derek Walcott appartient entièrement à cette génération avec laquelle on peut dire que la littérature des Caraïbes est née. Si la réputation du poète Walcott n'est, depuis le Prix Nobel (1992), plus à faire, c'est pourtant au théâtre qu'il consacra l'essentiel de son énergie, produisant une quarantaine de pièces trop méconnues, et la publication est souvent restée en souffrance. Proprement carnavalesque, ce théâtre ne cesse d'inverser les rôles et de les redistribuer en cours de représentation. Ainsi, Derek Walcott, qui mit lui-même en scène la presque totalité des pièces dont il est l'auteur, avait pour pratique de faire jouer plusieurs personnages par un même acteur au cours d'une seule représentation, ou encore de faire intervertir les rôles à sa troupe d'un soir à l'autre.

    Dans Marie Laveau, vaste mais joyeux pandémonium créole, les filles de Marie se confondent, comme le font également les hommes de la bourse du coton, les esclaves encore enchaînés, ou encore les esprits hantant la mémoire trouble de cette Nouvelle-Orléans de pacotille où l'action se déroule. Charlie, le fossoyeur, le bouffon et le meneur de jeu, ouvre la pièce en décrétant, "the last quiverin' stroke of midnight, that means / Mardi Gras' finished in Old New Orleans". Les douze coups de minuit sont le coup d'envoi de l'inversion irrévérencieuse de tous les pôles dès cette fin de mi-carême : les esclaves noirs imitent copieusement les blancs dans la scène 3, tandis qu'à l'inverse un prêcheur évangéliste blanc est recruté, deux scènes plus loin, par trois planteurs pour s'en aller prêcher la magie noire sur Congo Square.

    Cette pièce témoigne mieux que toute autre du syncrétisme créatif qui préside à la fabrique littéraire caribéenne, mêlant des influences africaines (Marie et Sam sont bien nés outre-Atlantique, sur le continent noir, d'où ils ont notamment ramené le serpent Damballa), européennes (le carnaval mais aussi plus d'un genre théâtral Projet Marie Laveau, Association Passages en voix remanié ici) et américaines, du Nord (le blues) et du Sud (les rythmes caribéens). Elle affirme également les tenants d'une esthétique baroque (ou, comme on le dit parfois des auteurs du "boom" sud-américain anglophone et hispanophone, "néobaroque") faisant feu de tout bois, musique et danse, comédie et tragédie, farce et drame, grande histoire et anecdote, opérette et opéra, féerie et guignolade. Tous les personnages emmenés par Marie et son double masculin, Papa Sam, dans cette belle pièce se jettent dans une langue proliférante, excessive, ils se tournent résolument du côté d'une logorrhée ludique, jouissive et souvent littéralement musicale.

    Derek Walcott signe là un texte qui ne se livre pas facilement, qui multiplie les détours de la référence afin de ne pas être compris de tous. On est en présence d'une théâtralité problématique, antithèse de la générosité brechtienne, cette démarche claire qui vise à montrer clairement l'état du monde et de l'homme. Il y a quelque chose de beau et de pourri à la fois sur cette scène dont la règle du jeu est de berner le spectateur trop naïf et de ne se faire comprendre que de qui comprend déjà, dans cette dramaturgie dont le fonctionnement est la zone d'ombre portée sur le sens clair. Sans cesse en porte-à-faux entre la langue lisse et la langue âpre et sauvage qui vient des tréfonds de l'âme populaire, le spectateur est plongé dans la querelle du texte avec lui-même, emporté par une musique polyphonique qui brouille les pistes un peu plus avant. N'est parfois plus l'esclave celui que l'on croyait, et il faut être plus que vigilant pour suivre les aléas du duel : "And ain't no bigger fool than a fool who believe a fool, and you was a fool to believe me" dit Papa Sam à Bythunder dans Marie Laveau. Indéniablement, cette pièce dont l'action est sise à la Nouvelle-Orléans au début du dix-neuvième siècle témoigne bien de cette "pensée en archipel" qui nous vient, toutes langues confondues, de la Caraïbe contemporaine.

    Pour lire ou écouter le discours de réception du Prix Nobel : http://nobelprize.org/nobel_prizes/literature/laureates/1992/walcott-lecture.html

     

     

     

     

     

     

     


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